Irène-Lou Wilkins
Grandie à Nice, où le rock lui ouvre l’anglais, puis à Paris qui lui donne le goût du mot et à Londres qui affine sa sensibilité psychologique et psychanalytique , Irène vit aujourd’hui sur la côte du Yorkshire.
De Entre le bleu et le vert, son premier roman sur l’adolescence dans le Sud des années 70, à L’Appel au soleil, elle explore la complexité des liens humains, les zones où l’amour frôle la folie, et la manière dont l’art et la lumière peuvent transformer une vie.
Ses livres naissent d’un trouble, d’une image, d’un souffle et d’une vie façonnée par des influences multiples, des paysages intérieurs, et une sensibilité qui cherche à éclairer ce qui brûle en nous.
Biotecture
Biotecture, une architecture intérieure : J’appelle biotecture cette architecture secrète où la mémoire, la lumière et les couleurs s’organisent en une structure vivante, façonnant ce que je suis devenue.
La lumière du Sud
Origine d’un regard
Bien qu’aujourd’hui je vive dans le Yorkshire, au nord de l’Angleterre, je n’ai pas oublié mon enfance ni mes jeunes années passées dans la lumière si caractéristique du Sud de la France — cette lumière qui a inspiré tant d’artistes, et qui, dès l’ouverture de mon livre, apparaît comme la première matière de ma mémoire.
La révélation picturale
Matisse et la naissance de la couleur
Je me souviens, lorsque je n’étais qu’une enfant, d’une visite scolaire au musée Matisse, inauguré en 1963 : j’étais émerveillée de voir Nice à travers des fenêtres ouvertes, révélée par des formes et des couleurs enchanteresses. J’avais été si profondément touchée qu’il me semblait découvrir un trésor inestimable. Ces œuvres me persuadaient que la couleur pouvait tout réinventer : un paysage, un visage, une émotion. Ce jour-là, sans le savoir vraiment, j’ai compris que la beauté pouvait être un choc, une révélation, une manière de survivre.
L’adolescence
Les années 70 et leurs excès chromatiques
Puis vint l’adolescence, avec les années 70 et leurs excès, et la reconstruction d’une jeune fille que je raconte dans un livre écrit sur le tard, Entre le bleu et le vert. Entre orangers, citronniers et panier d’osier, n’avais-je pas le désir de retrouver le visage frais de ma mère, de mes sœurs ? Entre figuiers, micocouliers et clé à molette, celui de mon père, vigoureux, de mes frères, des terres chaudes et ensoleillées, de l’accent qui sent l’ail… Les années 70, avec leurs couleurs outrancières et leurs motifs audacieux, psychédéliques, marquaient nos vêtements comme nos imaginaires.
Le tissage des souvenirs
Naissance d’Eugénie
Aujourd’hui, avec le temps qui passe, d’autres choses se sont gravées dans le parcours de ma vie. Et c’est sans doute là, dans ce tissage de souvenirs, de couleurs et de voix, qu’est née Eugénie. Elle m’a accompagnée longtemps avant que je n’ose lui donner une voix. Elle est faite de fragilité, de pudeur, de désir retenu, mais aussi d’une intensité presque sauvage. Elle porte en elle quelque chose de cette lumière du Sud, de cette adolescence bigarrée, de ces visages aimés qui ont façonné ma sensibilité.
Et peut-être porte-t-elle aussi une part de moi , non pas mon histoire, mais mon regard. Ce que j’ai appris de la lumière, elle le porte. Ce que j’ai perdu, elle le cherche. Ce que je n’ai jamais osé dire, elle l’incarne. Eugénie n’est pas moi, mais elle est née dans l’espace où je me suis longtemps tue.
Les peintres comme matrice intérieure
Matisse, Van Gogh, Cucchi, Shupliak
Elle porte aussi en elle quelque chose des peintres qui ont formé mon regard :
la douceur des aplats de Matisse,
la fièvre lumineuse de Van Gogh,
et peut-être même l’élan intérieur d’autres artistes qui m’ont appris que la couleur peut être une vérité.
Une intensité qui ressemble à ces éclats du Sud, à ces jaunes de Van Gogh vibrant sous le soleil, à ces ombres bleutées qui bordent les après-midi d’été.
Avec le temps, une autre lumière est venue se superposer aux précédentes — plus intérieure, plus mystérieuse. Celle d’Enzo Cucchi. Ses œuvres, traversées de symboles, de silhouettes archaïques, de visions presque chamaniques, m’ont appris que l’art n’est pas seulement une manière de regarder le monde, mais une manière de sonder ce qui brûle en nous. Chez lui, les larmes deviennent des rayons de soleil, les ombres se chargent de sens, et les formes semblent surgir d’un territoire intérieur que l’on croyait inaccessible. Cette lumière-là, plus secrète, plus intuitive, a trouvé sa place dans ma vie comme une troisième source — après Matisse et Van Gogh — une source qui éclaire non pas le paysage, mais l’âme.
Et dans cette constellation de peintres une autre présence s’est ajoutée : celle d’Oleg Shuplyak, dont les images doubles m’ont appris que toute lumière porte un secret, et que le visible n’est jamais tout à fait ce qu’il semble.
Je lui suis profondément reconnaissante d’avoir permis que ce double portrait devienne la couverture du livre — une image qui porte en elle la même intensité, la même vibration silencieuse que le récit.
La raison d’écrire
La lumière qui fissure l’ombre
À travers Eugénie, j’ai voulu explorer ce moment où l’on cesse de vivre pour les autres, où l’on cesse de se cacher derrière les convenances, et où l’on ose enfin écouter ce qui brûle en soi. Car c’est bien de cela qu’est né mon besoin d’écrire : comprendre ce qui se passe en nous lorsque la beauté nous dépasse, lorsque la douleur nous transforme, lorsque la lumière fissure l’ombre.
J’espère qu’il saura toucher celles et ceux qui, un jour, ont senti en eux une lumière trop forte pour être tue, comme l’amandier de Van Gogh qui éclot en plein cœur de l’hiver, fragile et éclatant, défiant la saison comme une vérité qui insiste.
Eugénie est devenue la voix de cette quête — la voix d’une jeune femme qui, au cœur d’un monde rigide, découvre en elle une force qu’elle n’avait jamais soupçonnée, une force née de la sensibilité, de l’art, de cet élan intérieur que Van Gogh portait dans chacun de ses gestes. Une force qui ressemble à ses jaunes vibrants, à ses bleus profonds, à cette lumière obstinée qui traverse ses toiles comme une promesse. Une force qui, comme chez lui, ne cherche pas à embellir le monde, mais à le révéler — intensément, douloureusement, magnifiquement.
Et peut-être, dans cette force qui se révèle en elle, reconnais-je enfin celle que j’ai longtemps portée en silence.